Les tourments de l’aurore

Les tourments de l’aurore

 

Ce qui me pousse à tacher de mon sang vicié la pureté virginale de ce parchemin est un besoin de partager les tourments de mon âme.

Les humains ont une étrange façon de raisonner et pour eux le monde se résume souvent en un principe cartésien.

Mais alors où dois-je me situer ?

A la frontière du principe du Bien et celui du Mal. 

Non, cela serait trop facile, la définition de ma nature est désormais bien plus complexe.  Quoi que je fasse, les répercutions sont néfastes, que se soient pour mes victimes ou mes bourreaux. Je n’ai jamais trouvé ma place parmi les humains, je n’en ai pas plus au sein de cette confrérie d’assassins.

Parfois, la vie cause tellement de tourments que l’envie de tout quitter est plus forte et tenter de repartir vers une nouvelle vie est une seconde chance.

Malheureusement je n’ai pas eu ce choix. J’exècre ce que je suis devenu et en même temps, cela me fascine. Un monde de ténèbres, de solitude, reclus dans mon sanctuaire, je me nourris de mes souvenirs pour ne pas dériver et laisser ma part de prédateur dominée mes actes. Cette part d’humanité est le seul trésor qu’il me reste mais c’est aussi cela qui me détruit.

 Cette sentimentalité est une faiblesse qui envenime mon cœur.

Mon désespoir et ma fascination quelque peu morbide pour les domaines interdits de la Mort m’ont attiré les faveurs d’un être qui ne connaît plus depuis des siècles le plaisir de goûter aux vertus et bienfaits de l’astre solaire.  

En mettant fin à mes jours, inconsciemment, j’ai pénétré dans un territoire plus complexe, guidée par une créature de la nuit qui n’a pas laissé à Charon, le temps de m’emporter sur cette rivière funeste.

Seule cette perfide lune lui tient compagnie, maîtresse inconstante d’un destin incertain, elle accompagne et éclaire mes pensées. Elle est devenue ma seule compagne, ses rayons glacés n’atteignent plus mon cœur désormais éteint où seules persistent quelques braises menacées par la fuite du temps, inexorable. 

Ma place n’est plus parmi mes pairs ni mes anciens compagnons, j’ai perdu mon identité.

Qui suis-je ?

Je n’ai plus de nom, plus de points de repères. Mon refuge de fortune dans les hauteurs de cet antique cimetière est ma seule possession.

Je suis banni pour avoir, par deux fois commis une erreur irréparable mais celle que j’ai fais la nuit dernière est bien pire. Je risque la destruction, mais n’est-ce pas ce que je cherchais ?

Ma bestialité augmente mon instinct de conservation, je ne peux donc plus mettre fin à cette pantomime qu’est devenue mon existence. Ma servitude me mine, creuse de profonds sillons, je ne peux tenter de me délivrer des affres de cette non mort.

Cela me laisse à penser que mon humanité s’éteint, je ne veux pas devenir comme Eux ni comme Lui.

Lui, à qui j’ai offert la paix, mais qui ne m’a pas compris et qui n’a pas pu apprécier la beauté de mon geste. Cet acte perpétré, mûrement réfléchi et sans aucune arrière pensée. Je pense l’avoir délivrer mais Ils ne le voient pas de cette façon.

Il y a quelques années alors que mon sang, cette liqueur exquise s’échappait des multiples entailles, de mes chaires soigneusement incisées. Je pensais être libéré, mon esprit lentement vacillé et Elle est arrivée.

Elle s’est approchée de moi et m’a offert son plus beau sourire, sorte de grimace qui traduisait son amusement et une sorte d’impatience lourde de reproches.

Je sentais les battements de mon cœur jouer une mélodie triste, proche des dernières notes de mon Requiem.

Elle me caressa les cheveux, m’obligea à clore mes paupières, fermer définitivement mon âme au regard de ce monde qui n’avait jamais rien pu m’offrir.

Et au moment même où les battements devenaient quasiment imperceptibles, Elle commit l’acte qui scellait son destin et le mien.

Des larmes de sang roulèrent délicatement sur ses joues, entachèrent la nacre de sa peau, elle se pencha sur moi et une goutte tomba sur mes lèvres. Elle m’embrassa et de nouvelles saveurs envahirent mon palais, subtile alliance amer et sucré mêlant la clarté et les ténèbres de sombres présages, un goût d’éternité.

Cette renaissance, elle me l’offrit pour se jouer de moi, pensai-je dans un premier temps.

Désormais, alors que l’aurore est proche, je ressens plus que jamais les sentiments qui l’animèrent. Je vais subir mon jugement pour un acte répréhensible aux yeux des créatures vivantes et celles qui se parent de la vie, sinistre mascarade.

J’ai offert sans lui laisser le choix, une nouvelle vie à une créature qui voulait se libérer des tourments de l’existence. Ce que je ne savais pas c’est que cela tenait plus du jeu que d’un réel désir de mettre fin à sa vie. Mon humanité est morte avec cette infâme créature et sa naissance n’en fut que plus douloureuse.

En lui offrant mon sang, je l’ai assassiné aux yeux des hommes mais j’ai trahi ma caste.

Seuls ceux qui sont animés d’un réel désir de fuir leur vie peuvent rejoindre nos rangs.

Je sais dorénavant pourquoi Elle me choisit et je sais aussi pourquoi Lui n’avait pas sa place parmi nous.

J’ai créé un esprit enfiévré par les regrets, cette saveur amer qui empoissonne le palais et qui flétrit tout espoir.  

L’ayant observé, je pensais que lui ouvrir les portes de ténèbres, serait lui permettre de s’épanouir et de trouver enfin ce qu’il recherchait ainsi vêtu de noir dans ce cimetière où seuls les corps gisants lui tenaient compagnie. Ses larmes scintillantes sous l’obscurité lunaire étaient de fines lames qui me transperçaient l’âme.

M’attachant à lui, je pensais créer un lien entre nos mondes sans savoir que ce que je m’apprêtais à faire, espérant œuvrer pour son bien, était le pire.

Mon intérêt égoïste pour cet être perdu, cet ange déchu qui pleure son amour incertain, m’aura coûté cher, plus que la vie, mon âme, cette identité propre.

Lui, si fasciné par le monde de la nuit, ne demandait à mes yeux que des réponses à des questions que quelques années auparavant j’avais cherché, en vain.

Peut être que la solitude me poussait à le changer, pour me donner à nouveau un contact avec les « enfants du soleil ». Si je n’avais pas trouvé de réponses, j’osais espérer que lui, m’aiderait à comprendre de nombreuses choses.

Une fois de plus, un être s’est perdu à cause de moi, je ne fais que le mal et en ressent une certaine jouissance. C’est la tristesse que je crée qui me pousse à continuer. Ce dilemme entraîne des névroses irréparables qui me poussent dans un gouffre, un abîme de turpitudes dont l’obscurité opaque devient palpable, je donne une essence au mal, une existence en pensant œuvrer pour le bien.

Si ce ne sont pas Eux qui vont venir me juger pour avoir trahi les « règles »,  d’ailleurs ne sont-elles pas créer pour être transgressé, ce sera "Lui" mon fils de sang qui me reproche de lui avoir donné ce qu’il cherchait, ironie du sort.

Les mots s’enchaînent et mon esprit enfiévré ne sait plus raisonner, attendre.

Attendre, laisser les évènements suivrent leur cours, n’interférait en rien, si je tente une quelconque action ne donnerais-je pas encore en pâture une âme esseulée à ces rapaces, mes semblables si différents.

Ils n’ont pas conscience de ce qu’ils sont, l’ultime prédateur mais pourvu d’une conscience qui s’effrite avec la fuite inexorable du temps et qui fait de nous un animal, vulgaire buveur de sang.

Je ne laisserai pas mon corps dominé mon esprit, toujours gardé le contrôle de soi et surtout ne laisser personne tenter de nous supplanter.

 

Attendre, comme le poids du temps se ressent quand il ne passe plus, les rayons tardent, l’aurore me nargue, elle sait qu’elle seule peut me vaincre.

Mourir, encore pour ne plus jamais renaître, n’avoir aucune réponse mais ne plus avoir à penser, abandonner ce rêve mais ne jamais se réveiller…

 

 

VD

 

 

 

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