Torrance Barton, chapitre 1

Chapitre 1

 

La grille en fer forgé rongée par les intempéries assurait la tranquillité de l’ombre qui hantait ce lieu. Qui oserait transgresser la quiétude de cet endroit qui était plus proche du mausolée que d’une résidence. Le jardin laissé à l’abandon contrastait par sa richesse et son déploiement de feuillages et de fleurs colorées et odorantes avec la sobriété de la façade victorienne de la maison aux lignes froides et atones. La demeure qui se dressait au milieu de cet arc en ciel naturel semblait désertée. Tous les volets étaient clos, aucune vie ne semblait parcourir ce lieu si étrange et fascinant. Cependant elle était en parfait état sans aucune mauvaise herbe ou mousse qui seraient venus entachés la blancheur des pierres. Au centre de l’allée, face à l’escalier qui menait au perron se trouvait une petite fontaine que l’on pouvait à peine discerner. Un lierre envahissant recouvrait les petites sculptures d’anges potelés. La vasque était désormais le lieu privilégié des nénuphars et d’une multitude de lentilles d’eau. Des libellules aux teintes bleutées venaient animer la tranquillité de ce petit espace aquatique.

La journée, ce petit paradis végétal devait être resplendissant de couleurs et d’odeurs mais cela le résident de la maison ne le savait pas car jamais il ne profitait de la lumière. 

Il fallait attendre les premières ombres de la nuit pour que paradoxalement cette maison s’anime et que les volets s’ouvrent au monde ne laissant entrée que la clarté de la lune et des étoiles.

C’est avec le soleil couchant qui teintait délicatement les toits, que les vitraux du premier étage s’embrasaient, créant une multitude de petites formes colorées sur le marbre glacé.

 

Les notes d’une musique sombre résonnaient dans les pièces non pour bercer son occupant mais pour délicatement le soutirer des bras de Morphée.

A peine sortie de son sommeil sans rêve, Torrance Barton aspirait à rejoindre son monde de chimères au théâtre. Fuir cette fade réalité, s’amuser dans ses ténèbres, sentir le frisson parcourir l’échine des spectateurs qui sans lassitude venaient le voir à chaque représentation. Il se hâta de se préparer pour cette nuit qui s’annonçait riche en émotions. La salle de bains étincelait d’un blanc éclatant, elle ressemblait à un joyau, tout était d’une propreté irréprochable. Cela donnait l’impression que personne encore n’avait utilisé la douche aux jets multiples, qu’aucune buée ne s’était formée sur les grands miroirs ciselés, toutes les serviettes de toilettes étaient rangées au millimètre prêt.

Seuls les différents produits de beauté conservés dans de magnifiques flacons de cristal prouvaient l’utilisation de ce lieu. Torrance n’accorda même pas une seconde d’attention à tous ces détails, son esprit vagabondait déjà et ce genre de préoccupations concernés Dorian, lui ne se rendrait même pas compte si son après rasage était différent. Il passa dans son dressing et prit les vêtements déjà préparés sur un valet.

 

Il descendit rapidement l’escalier pour se rendre à la cuisine et retrouver sa boisson favorite, l’odeur familière du café lui chatouillait déjà les narines.

Tout était programmé de son réveil jusqu’à l’arrivée de son ami, il n’avait rien à faire.

La maison était facile à entretenir car Torrance y passait peu de temps, la femme de ménage n’avait donc pas un lourd travail. Les pièces se succédaient avec une certaine harmonie, aucun objet hétéroclite ne venait semer le trouble dans l’arrangement intérieur très sobre souvent réduit au strict nécessaire mais non dépourvu d’un certain luxe, une forme de design très contemporain au ligne et couleurs épurées. Il n’y avait aucune excentricité, seules les innombrables couvertures des livres de la bibliothèque venaient réchauffées cette atmosphère froide.

C’était sans doute la raison pour laquelle cette pièce était la favorite de Torrance avec son cher fauteuil de cuir style club dans lequel il aimait s’enfoncer comme enveloppé dans les bras puissants d’un être imaginaire qui le protégerait.

Cette réaction très enfantine avait surpris Dorian le jour où entrant sans faire de bruit il avait trouvé Torrance lové dans le fauteuil comme un petit garçon fragile et apeuré.

Malgré ses efforts il n’avait pu convaincre Torrance de s’en séparer pour harmonisé les meubles mais aussi peut être par jalousie car c’était à lui, Dorian, de prendre soin et de réconforter son cher ami. La bibliothèque était donc son lieu de prédilection où il passait le plus de temps quand il ne dormait pas et c’est pour cela que quelques minutes après son réveil, il s’y rendait pour boire son café.

L’odeur de la tasse posée devant lui, se mélangeait délicatement aux effluves de la ville qui pénétraient par la fenêtre entrouverte de la bibliothèque. Le cuir de son fauteuil commençait déjà à lui coller à la peau, la nuit promettait encore d’être étouffante. Il ferma les yeux et attendit.

 

La porte s’ouvrit dans un grincement à peine audible.

La fourrure du félin vint rassurer le jeune homme et le tirer hors de ses pensées en se lovant délicatement sur ses genoux. Superbe miniature de panthère noire à la robe soyeuse, sa grâce, sa souplesse lui permettait de se promener en tout lieu sans jamais altérer les objets ni la tranquillité des lieux. Les pales rayons lunaires faisaient danser de magnifiques reflets métalliques sur son pelage, soulignant sa grâce et son étrange beauté.

Il se faufilait dans la demeure et seuls ses grands yeux verts permettaient de ne pas le confondre avec un être imaginaire mais l’intensité de son regard le rendait cependant inquiétant. L'animal répondait au nom de Byron en l’honneur du poète.

Il avait suivi celui qu’il avait choisi pour maître. Un soir que Torrance rentrait chez lui, il croisa le petit être et chacun comprit qu’ils allaient maintenant devenir inséparables. Le félin le suivit telle une ombre et ne quitta jamais les pièces de la maison. Il ne s’aventurait jamais dans la jungle pourtant riche d’aventures pour un prédateur, il veillait sur son domaine.

 

Un léger tintement se fit entendre, Torrance ne bougeât pas, il savait déjà sans se retourner qui franchissait à ce moment même la porte d’entrée.

Dorian se tenait dans l’encadrement, il attendait, il n’était souvent nul besoin de parler, juste attendre. Dorian était le seul qui avait les confidences de Torrance, il ne parlait à personne d’autre, laissant planer cette aura de mystère. Les personnes qui le rencontraient, prenaient cela pour une timidité excessive ou une certaine excentricité.

Ils avaient tort, c’était une distance qu’il le faisait détester les gens, il était indifférent aux autres non par mépris mais par mélancolie.

 

Malgré la chaleur torride, l’ambiance était légère dans la pièce rafraîchit par la climatisation nécessaire à cette époque. Ce soir encore, l’air était chargé d’humidité, il était même électrique : au loin un orage menaçait. Le mois d’août était particulièrement torride en Nouvelle Orléans et le climat subtropical contribuait à développer la végétation luxuriante

 

Torrance se levât subitement et Byron disparut derrière le piano. Il serra dans une étreinte sans passion mais sincère, son ami, son alter ego. Il ne pouvait vivre l’un sans l’autre et cela malgré les sacrifices infligés à la vie quotidienne de Dorian qui cependant profitait du succès théâtrale de son ami en multipliant les conquêtes.

Torrance lui ne semblait pas être inquiet par les responsabilités, les exigences de chaque jour. Dorian avait remplacé les parents de Torrance alors que cinq ans à peine les séparaient.

Très tôt, Torrance avait assombrit son monde extérieur pour qu’il soit à l’image de son âme.

La découverte de la pièce de Dracula dans la bibliothèque de son père l’avait bouleversé, la solitude de cet être voué au monde de la nuit, n’étant rattaché ni aux mondes des hommes ni au monde des morts.

Depuis ce jour, il écrivait des pièces sur le thème des buveurs de sang. La mélancolie devenait une exaltation sur scène.

Il évitait de se lever le jour non par souci de ressemblance avec ses personnages mais parce que la chaleur moite lui était insupportable et la nuit était beaucoup plus fascinante.

Les couleurs plus scintillantes, les odeurs plus tenaces, les rues plus mystérieuses et cela lui convenait, il était un acteur qui trouvait dans les rues de la Nouvelle Orléans une scène sans limite où les figurants pouvaient obtenir un rôle facilement.

Cette nuit était la première de sa nouvelle pièce, il devait se hâter de gagner le Quartier du Vieux Carré.

Dorian le suivit, il savait qu’il ne devait pas lui parler mais il en avait besoin.

 

- Alors mon vieux, tu es prêt ? Tu joues à guichet fermé ce soir, tu deviens célèbre dans toute la ville et le mystère qui t’entoure ne fait qu’attiser la curiosité des journalistes.  Il faudra que tu te décides à leur donner une interview.

 

Torrance se retourna, ses yeux verts exprimaient une certaine lassitude. Décidemment Dorian ne le comprenait pas. Il ne faisait pas cela pour être célèbre il voulait juste donner une consistance à ses rêves, ses désirs et pour cela il n’avait d’autres choix que de faire ces représentations. Il n’avait cure de savoir si cela plaisait ou non, une personne dans la salle pour l’écouter et le regarder lui suffisait.

D’ailleurs à cette pensée un frisson le parcouru, des yeux fixés sur lui, une présence froide comme l’acier, une impression tellement étrange lui revinrent à l’esprit.

Il n’en avait pas parlé à Dorian mais il devait savoir pourquoi le même siège était occupé par une ombre dont personne ne se souvenait.

Une voix le tirât de ses pensées.

 

- Torrance, bon sang, tu ne m’écoutes pas ! Je fais tout pour t’aider, tu le sais. Si tu veux je restes avec toi après la représentation, tu réponds à quelques questions et le tour est joué. Sinon si cela continue, ils viendront ici chez toi, tu imagines ?

 

- Dorian, tu es là pour ça non ? Ce genre de problème, c’est à toi de les résoudre.

 

Cette phrase le blessât, le ton monocorde et l’air dédaigneux de Torrance l’étonnât. Son visage se rembrunit. Torrance toujours très attentif remarqua ce changement et décida qu’il avait peut être été trop loin.

 

- Excuse moi, je sais que tu fais tout pour moi mais une chose me préoccupe, une chose pour laquelle tu ne peux rien. Tu sais que je tiens à toi, je ne veux pas te blesser.

 

La chaleur de ces paroles réchauffa le cœur de Dorian bien plus que la température torride de la soirée. Cependant comment une chose pouvait-elle faire ombrage à Torrance, il s’occupait toujours de tout pour que rien ne vienne l’inquiéter, le perturber un peu comme un éternel enfant qui n’a pas de souci matériel.

 

A la mort de ses parents, Torrance, âgé d’une dizaine d’années se retrouva à la tête d’une assez belle fortune qui judicieusement placée avait permis par la suite l’achat de la maison et du théâtre lui permettant ainsi de vivre comme bon lui semblait sans avoir la moindre inquiétude.  Le père de Dorian, un ami proche de la famille Barton avait tout fait pour que Torrance ne soit pas inquiété par des problèmes financiers. Dorian avait décidé de s’occuper de Torrance, il l’avait materné et il continuait à veiller sur lui-même si vingt ans s’étaient écoulés. Dorian avait prit le relais de son père et gérait donc toutes les affaires de Torrance. Cela ne demandait pas beaucoup d’efforts car le théâtre marchait très bien et Torrance menait une vie simple. Il réalisa d’ailleurs que lui savait tout de son compagnon mais l’inverse n’était pas vrai.

 

Torrance ne se désintéressait pas de la vie de son ami mais il n’avait simplement pas besoin de savoir comment celui-ci occupait ses journées. Il désirait juste le voir à chacun de ses réveils. Il ne voulait en rien interférer dans sa vie privée. Torrance n’était pas dupe et surtout il avait de nombreuses fois remarqué le rouge à lèvre légèrement rosée sur la joue ou le coin des lèvres ou encore un doux parfum sucré vestiges de moments passés en galante compagnie. Il ne pouvait lui reprocher, Dorian avait un charme fou. Il était grand, la musculature fine dessinait les lignes de son corps, son visage était simple mais délicat, tel un jeune éphèbe, les cheveux blonds vénitiens assez courts sur la nuque devenaient plus longs pour finir en fines mèches cachant  ses yeux bleus d’un clair limpide. Ses vêtements étaient toujours légers, amples, généralement en lin, dans des colories clairs de blanc cassé et brun.

 

A l’inverse, Torrance avait des cheveux qui tombaient en cascade jusqu’au bas du dos, fins et lumineux les reflets bleutés naturels animaient le noir qui se confondait avec ses vêtements. Son physique fin et fragile lui donnait un côté très androgyne, aucune pilosité ne venait trahir sa nature masculine. Ses yeux verts perçaient l’âme de quiconque se risquaient à y plonger son regard mais il aimait porter des lunettes teintées qui lui permettaient ainsi d’observer ce qui l’entourait sans que l’on sache exactement où se portait son attention. Sa garde robe était composée uniquement de vêtements noirs, pantalon, chemise et veste provenant tous du même tailleur pour ainsi ne pas avoir à passer un temps inutile en recherche vestimentaire et surtout pour se permettre de commander ses déguisements de scènes aussi excentriques soient ils. Mais en dehors du théâtre, l’homme aimait passer inaperçu et il était doué pour cela car personne ne se souvenait de l’avoir aperçu. Simple et discret de nature, son costume participait à son aspect réservé pourtant il ne manquait pas d’élégance et vêtu d’une simple chemise de satin et d’un Jean il pouvait rivaliser avec un véritable dandy. Seules ses tenues de scène comportaient des teintes de rouge, violet et de blanc.

 

Les deux jeunes hommes étaient comme le jour et la nuit, l’un enjoué, le visage ouvert, l’œil rieur voir malicieux alors que l’autre semblait être entouré par un halo de ténèbres qui obscurcissait son visage et rendait ses yeux clairs encore plus étranges.

Leur différence en faisait des êtres merveilleusement assortis et le charme qui émanait de chacun d’eux ne cessait de séduire.

 

Ils décidèrent de marcher malgré le temps lourd et oppressant, se mêler à la foule des touristes venus parfois de pays lointains pour participer au festival de jazz qui emplissait les rues de sons joyeux, de rires et de parfums. Dorian était toujours étonné de voir Torrance se mélanger à cette foule, lui qui aimait être en recul pour observer.

Sans doute la musique l’enivrait, lui rappelait les jours heureux de son enfance. Son père était un grand saxophoniste, pourtant Torrance écoutait principalement des morceaux de violons et de pianos. Il restait toujours une énigme même lorsque l’on pensait détenir une clé de ses goûts ou pensées, Torrance déstabilisait par ses choix.

Malgré la chaleur, une foule compacte peuplait les rues, des enfants se pourchassaient, bousculant certains passants qui ne prenaient pas ombrage à de tels dérangements. Dorian remarqua ce léger pétillement d’amusement et de joies dans le regard de son ami. Cette nuit était magique et Dorian se laissa emporter par la bonne humeur ambiante, marchant doucement, un large sourire sur son doux visage.

Torrance quant à lui décida de hâter le pas, la pièce ne commençait qu’à minuit mais il aimait être en avance pour ne pas être pris au dépourvu et ce soir Torrance voulait observer l’arrivée des spectateurs dont un en particulier.

Sans aucun dialogue, ils parcoururent les différentes rues qui les menèrent à l’arrière du magnifique bâtiment.

Ce dernier était partiellement en ruine lorsque Torrance avait décidé de l’acquérir. Cela lui avait permit d’ajouter quelques excentricités architecturales pour que ce lieu soit tel qu’il l’avait imaginé. Le théâtre semblait vivant, animé par de magnifiques volutes de feuillages en stuc qui bordaient les trois entrées dont une centrale beaucoup plus large permettait de pénétrer dans le hall.

La façade était délimité par deux gigantesques statues, des hommes aux traits très anguleux, au visage inexpressif et tenant chacun dans leurs mains une vaste boulle de verre blanc. Les ouvertures étaient toutes cintrées pour oublier un maximum la ligne droite si stricte et au dessus de l’entrée principale se trouvait le nom du théâtre, le Lyceum Theatre chaque lettre dorée semblait bouger au gré du souffle d’un vent léger et imaginaire. L’ensemble était surmonté par une coupole composée de feuilles de métal dont la couleur vert sombre rappelait le feuillage d’un arbre démesuré qui se serait perdu au milieu de la ville. Les formes tout en rondeur de l’architecture et de son décor se retrouvent dans le hall où un somptueux escalier double invitait les spectateurs à continuer leur pérégrination vers un lieu étrange ou la profusion de courbes faisait déjà tourbillonner les pensées et enivrait les âmes. La rampe de l’escalier était composée d’un enchevêtrement de fleurs improbables en cuivre et chaque marche de marbre faisait résonner délicatement les souliers des dames qui une fois le premier étage atteint, s’enfonçaient ensuite dans une lourde moquette rouge qui recouvrait tout le sol de la grande salle contribuant ainsi à préserver le lourd silence ambiant quasi religieux qui régnait avant chaque représentation.

 

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